23 novembre 2011
Hole aïe day
Patou nous les a brisées dès le réveil alors que Jo et moi, complètement détendus à l’issue de notre douzaine thaïlandaise, prenions le petit-déjeuner au bord de la piscine de l’hôtel.
Nous avons quitté depuis le 12 novembre dernier le All Seasons de Nai Harn Beach et avons entrepris de nous déplacer en moto, en décidant de nos points de chute au jour le jour. Il est rare que nous passions plus de deux jours dans le même endroit. De la pointe Sud où nous étions, nous avons remonté la côte ouest, chacun sur sa meule, traversant les villages, ces agrégats de vies grouillantes, exotiques et étranges, avides de nous goinfrer d’images, d’odeurs et de sons. Je me faisais l’effet d’un voleur qui sait son temps compté et qui veut tout emporter. Nous n’avons pas quitté le bord de mer jusqu’à Patong : Kata Noï, Kata Main, Karon, Karon NoÏ, Freedom. Puis de Patong, nous avons rejoint le centre de Phuket pour y laisser les bécanes. De là, nous avons pris un tacos jusqu’au cap Yabu, pour rejoindre un bateau qui nous larguerait à Koh Naka Noï : une île minuscule où règnent en maître le Rien et le Personne, bref le Nirvana.
Cependant, même si c’est pour se rendre au paradis, on ne se refait pas : les contacts locaux de Patou nous avaient indiqué quelques adresses assorties de quelques mises en garde, où nous pourrions lever un arsenal raisonnable pour TENIR ! dans cet environnement insoutenablement paradisiaque.
Nous en étions là avec Jo, à détailler le chemin pour atteindre la dernière adresse au cap Yabu qui allait clôturer un avitaillement, ma foi fort honnête pour trois touristes conscients, mais pas trop, de risquer la prison à vie.
Et c’est ce moment que Patou a choisi pour se manifester ; j’emploie ce terme à escient. Quand Patou est de mauvais poil, il ne se contente pas de faire la gueule, de lancer deux ou trois répliques napalmisantes et surtout de se soustraire au monde, ne serait-ce que pour n’avoir pas à comparaître au tribunal de la Haye.
Non, Patou veut son petit génocide et ses crimes de guéguerre. Et pour cela, il dispose de plusieurs armes parmi lesquelles celle qui m’est la plus insupportable, la démonstration. Ce qui fait que Patou ne se soustrait jamais, il s’ajoute, c’est alors qu’il se multiplie pour mieux diviser. Ainsi, il fabrique de toutes pièces les nouvelles querelles qui serviront à huiler les rouages de sa haine.
Sa haine misanthropique, nous la comprenons, nous la partageons, nous la soutenons. Elle est le liant de notre amitié, le point nodal de notre trio. Grâce à elle, le monde est simple : il y a nous et les Zôtres. Grâce à elle, nous ne sommes plus seuls. Grâce à elle, c’est l’ivresse de la connivence, de la présence de l’autre et à l’autre : quelqu’un qui décrypte votre regard pendant que l’autre termine vos phrases, les trois arpentant d’un bon pas le même côté obscur de la farce.
Mais nous avons aussi élaboré, indépendamment des deux autres, des manies, des terrains minés, des chemins, composant avec nos névroses, pour mieux vivre ce à quoi nous n’avons jamais été préparés : la vie.
Et ce sont moins ces « agencements personnels » qui sont pénibles aux deux autres, que la façon de leur en faire porter la présence ou l’absence.
Ainsi, chaque année, Patou achète son calendrier de La Poste. C’est un rituel vital, instauré depuis son départ du cocon familial, et pour lequel il pose invariablement un jour de congé après s’être enquis de la date du passage du facteur.
Le facteur sonne (deux fois si vous voulez), mais ce n’est pas Jessica Lange -et quand bien même, Patou s’en taperait le coquillard- et la transaction vitale s’opère. Il ne collectionne aucune image en particulier : les photos d’animaux côtoient celles des films, des stars, des voitures et des paysages. Cet acte est pour lui, un repère, une balise, un chemin GR qui revêt autant d’importance que celui qui consiste à compter les frites dans l’assiette qu’on lui sert.
Cette année, la date fatidique tombait le 20 novembre, et comme vous suivez assidûment les aventures spasmodiques et palpitantes de ce blog, vous savez que le 20 novembre Patou ne pouvait pas ouvrir au facteur, puisqu’il était avec nous à Patong probablement entrain de s’enfiler un ผัดไทย (pad thaï), le plat fétiche qu’il honore 6 fois par jour. Étrangement, aucun signe inquiétant n’a filtré ce jour-là. Ce n’est que ce matin que son horloge interne a tiré la sonnette d’alarme.
Autre point d’achoppement, un Patou en crise n’est calmé que par les épisodes de Derrick, car selon lui « Derrick est un homme d’habitudes, il est toujours extrêmement bien habillé, complet, cravate, pochette et bien coiffé ». Vous commencez à comprendre ? L’extravagant décor des épisodes, plus proche du goulag que du piano-bar, a également sur lui une fonction apaisante. Quand la géométrie et le terne me jettent dans l’effroi, ils ont sur d’autres, des valeurs curatives.
Dois-je préciser qu’à Patong, nul moyen de choper Derrick ?
Bref, Patou se lève, et le voyant s’avancer arc-bouté, traînant ses pieds nus, je devine qu’il a dû claquer rageusement la porte de sa chambre. Il faut être balaise pour faire du bruit, pieds nus sur les dalles qui bordent la piscine. Il l’est. Il marche et chacun de ses pas traîne une enclume, elle-même reliée à un fil invisible, lui-même relié à un remontoir, lui-même relié à un compte à rebours, lui-même relié, vous l’aurez compris, à un truc qui va nous péter à la gueule.
Il s’assoit en silence sans un regard pour nous et chacun de ses gestes produit une expiration lente et bruyante : se servir du thé, y ajouter du sucre, se saisir d’une tranche de pain, la beurrer, attraper son jus de fruit… une vraie locomotive dépressive.
Puis, il étend ses ponctuations ferroviaires à nos échanges. Jo expose le parcours à suivre jusqu’à notre dernier adresse, souffle. Je propose une halte avant ce rendez-vous à tel endroit, souffle. Jo rappelle le temps qui nous est imparti pour parcourir les derniers kilomètres, souffle. Je refais l’emploi du temps à voix haute en tenant compte de l’heure du départ du bateau, souffle. Etc. J’éprouvais beaucoup de difficulté à ce moment-là à me souvenir que Patou avait mis au point une échelle d’évaluation pour déterminer si la démence d’un patient s’aggravait, si son moral remontait ou baissait. Ça se confirmait : les cordonniers sont les plus mal chaussés.
Nous, nous pouvions encaisser et gérer tout ça. Une sale humeur ça se gère. Mais nous n’en n’étions plus là. On frôlait le trouble comportemental immaîtrisable et dans la mesure où nous étions remarquablement et prohibitivement chargés pour notre aventure paradisiaque, tout était soudainement remis en question.
Laisser Patou à l’hôtel le temps d’atteindre notre dernier point d’avitaillement et revenir le chercher présentait un risque, mais moindre que si nous l’emmenions avec nous. Par contre, nous manquions à coup sûr le bateau, et on ne voulait pas enquiller une nuit de plus sur Phuket avec la marchandise.
A vrai dire, en drogue dure nous étions pourvus. Ne nous manquait plus que la kwana : une herbe typique, que l’on trouvait en pleine jungle chez des rastas thaï qui avaient installé leur habitation en pleine nature. L’herbe était, paraît-il, très compacte, roulée sous film plastique en forme de très gros saucisson à débiter. Mais parmi ceux qui nous avaient rencardé, personne ne put en décrire les effets de façon fiable, chacun s’exprimant par métaphores et selon ses propres sensations. Malgré l’absence de précision, nous pensions déceler un trésor unique qui nous faisait déjà saliver.
En sous-main, décision est prise d’ignorer Patou et de donner des consignes générales de départ. On emmène Pat, il soufflera sur sa bécane et moi je serais loin devant ou derrière, mais loin. On avisera en route.
A 1 km de notre point de rendez-vous, un éléphanteau est exposé en bord de route à l’attention des visages pâles qui voudraient compléter leur diaporama de retour d’une photo dont l’originalité m’évoque Derrick, décidément (au fait, album THAILANDE 3 pour les photos du délit que je me suis cassé le cul à commenter).
Patou, s’avérant prenable par certains côtés en période de crise, je tente le coup. Je m’arrête devant l’éléphanteau, descends de la bécane et manifeste un enthousiasme qui confine à l’asile. Patou s’arrête et souffle. J’ignore toutes ses attitudes, et reporte toute mon attention sur l’animal. Patou qui m’a rejoint, se met à l’examiner à son tour sous toutes les coutures. Au bout de 5 interminables minutes, j’ai l’espoir qu’il est suffisamment accroché pour lui annoncer qu’il n’a qu’à nous attendre ici, pendant que l’on se charge des basses œuvres avant de revenir le chercher pour prendre le bateau.
Il accepte immédiatement. Je suis soufflée.
Je réenfourche la bécane et avec Jo nous enquillons une piste sur la droite qui part de la route principale et va se perdre dans un magma végétal. S’ensuit une sorte de jeu de piste ponctué de statuettes, de décharge, de chemins terreux, et au bout d’odeur d’encens. Nous découvrons alors en presque bordure de chemin terreux une sorte de… pub. Ce sont des toits et des cloisons de fortune qui font office de construction en dur. Les différents endroits sont pourvus de canapés, de tables, de fauteuils. Dans la partie principale s’y trouve même un billard et un juke-box. La voix et la musique de Bob Marley emplit l’espace végétal. On devine un peu plus loin un atelier de tannerie. Cet endroit hors normes n’est fréquenté que par des hommes à cet instant. Le reste du temps, je ne sais pas. Ils sont tous thaï et portent des dread à faire pâlir le premier jamaïcain.
Jo s’adresse à l’un d’entre eux, le plus proche. On commande d’abord deux bières et nous invitons le mec qui nous sert à se joindre à nous. Là-dessus, Jo attaque frontalement le sujet. Le mec observe Jo puis moi. Vous savez quoi ? à ce moment-là, Jo et moi sommes hyper à la cool, pas inquiets pour un kopeck, on est juste divinement bien. Et ça, c’est contagieux. Le mec sourit, se barre et revient avec un saucisson d’herbe. Alors qu’est-ce que je disais ? J’avais l’impression d’acheter un rouleau de panisse qui dégageait une odeur inconnue de mes narines.
L’affaire est dans le sac et nous voilà sur le chemin du retour. Nous roulons en direction de Patou quand Jo et moi refusons d’en croire nos yeux. Le bougre discute avec deux flics. Dans son sac à dos, un peu moins d’un tiers de notre « cargaison ». Il nous a paru normal de partager à peu près équitablement les risques et accessoirement de responsabiliser le Patou à un moment où il pouvait devenir incohérent.
C’est alors que…
C’est alors que j’ai sommeil, la suite au prochain numéro.












