22 septembre 2009
Suite et faim
Suite d’avant : donc, la
pluie s’est mise à tomber. Pas la petite bruine qui vous mouille le maillot de
corps et vous donne cet air insoutenablement sexy (le même que j’arborais en un
certain after cannois de 91 et qui avait tant séduit Gilbert Montagné). Non, la
bonne chavane des familles qui vous trempe jusqu’à l’os et vous donne l’air
indubitablement looser.
Donc, pluie, route, vent, froid.
Attends, je dois faire le retour arrière sur l’épisode
route : 6 heures d’asphalte dont 1 h 30 de lacets montagnards suicidaires,
avec juste la place pour les quatre roues de la mécanique. Le genre de route où
te reviennent naturellement le « Notre Père » et le « Je vous
salue Marie » récités sans faute avec la foi d’un authentique converti.
Alors qu’en vertu de certaines règles indépendantes de notre volonté à nous
défoncer la gueule, on n’aurait dû se souvenir de rien après l’ingestion de
« Bart Simpson double face » (buvards délicatement imbibés rectal /
verso de substances LSDésiennes).
C’est Patou qui nous a finalement convaincus (en 43
secondes chrono) de sucer les bubus sur la foi d’une théorie qui affirmait que
« plus c’est chargé en LSD moins la route est longue ». A présent je
peux l’affirmer : c’est absolument faux.
Puis, il a seriné Jo pendant les trois premières heures en
comparant la souplesse de sa conduite à la tendreté d’une entrecôte
d’autoroute. Immanquablement, l’autre (qui a pourtant du goût) a fini par avoir
envie de s’en taper une. J’ai vigoureusement protesté contre tout arrêt en
usant ostensiblement d’un vocabulaire ornithologique quelque peu tombé en
désuétude chez les jeunes filles de bonne famille (va manger tes morts en sauce
enculé).
Mais, je vous le demande en votre putain d’âme et
conscience, que faire contre quelqu’un qui :
1. tient
le volant
2. sort
de l’autoroute pour se garer entre deux 38 tonnes
3. en affirmant que Joe Dassin est le Jim Morrisson français ?
A partir de là, il faut vous imaginer, si vous le pouvez,
mais le pouvez-vous, ce que fût l’entrée impériale de ce commando triumviral (nous),
raisonnablement irradié d’alcaloïdes, dans ce gastro (entérite) routier. Pour
vous aider, trois versions :
1. la
mienne : « trois steack-frites déboulent au milieu d’un parterre de
déchiqueteurs de steacks hâchés (T-Rex) et de brouteurs de frites molles
(brontosaures) » ;
2. celle
de Patou : « il est très étrange qu’ils nous aient
trouvés » ;
3. celle de Jo : « une éclipse de soleil interrompt un combat entre les Mèdes du roi Cyaxare et les Lydiens du roi Alyatte ».
En vertu d’une règle indéboulonnable qui veut que pour 50
cl de bière avalés, tu pisses 4 litres et demi, je bifurquai vers une
grenadine. Pendant que Patou, n’écoutant que son courage, décidait d’encercler
stratégiquement son cortex en l’attaquant à la vodka sèche. Jo, quant à lui,
commandait la prévisible entrecôte et optait (après 1/4 d’heure de palabres
avec un serveur à bout, auquel il détaillait par le menu ses problèmes de
transit inhérents à la pomme de terre) pour le gratin dauphinois à la place
des frites.
Il faudrait encore vous raconter l’issue de ce piège
autoroutier (Jo refusant de payer l’addition pour des raisons qui m’échappent
toujours), la route qui n’en finissait plus de se dérouler en soleil,
pluie, soleil, nuages, pluie, éclaircie, pluie, pluie, pluie.
Pluie, pluie, plui, plui, plui, plui, plui, plui,
pluiiiiiiiii (air de samba).
Il faudrait vous raconter aussi le chemin final, tortueux comme un alcool maison de Pétaouchnoque filant sec sur un parcours de Tour de France, en vélo, sans les jambes, sans la tête.
Et puis le tipi, le monde de Les Zôtres, la faim qui nous
taraudait après les heures d’hallus routières, à TENIR ! pourtant. Je nous
revoie autour du buffet comme des vautours concentriques.
Ce n’est que
rassasiés que nous nous sommes extasiés sur l’horizon sans fin, hérissé de pics
immenses qui, comme certaines révélations, ou plus simplement les amis,
enseignent ce que l’on doit savoir pour affronter ces cols infranchissables qui
mènent à la Liberté, la Conscience, la Mort. Ce regard impressionne et rend
humble. Il y a aussi cette ligne de crêtes qui est un appel sans fin à prendre
la route sous les flamboyants auspices d'un ciel étoilé et infini.
Ressers-moi.
16 septembre 2009
Cow-boy style
Jo appartient à cette écrasante
majorité des mortels qui n’ont pratiquement jamais tort. Ou bien, lorsqu’ils ne
peuvent plus faire autrement que de reconnaître l’erreur, vous concèdent
l’argument de la même façon que s’ils vous faisaient l’aumône de leur transcendantale
modestie.
C’est ainsi qu’il a, du bout des
lèvres, envisagé, je dis bien envisagé, que son plan « mariage »
n’était peut-être pas aussi inoubliable que ce qu’il laissait supposer. Le
problème, c’est qu’il ne l’a véritablement considéré qu’a posteriori et
qu’entre temps, Patou et moi, avons eu largement le temps de nous faire
mettre.
Vendredi dernier, Jo nous informe qu’il avait oublié de
nous « préciser » qu’il s’était engagé, en nos trois noms et pour le
lendemain, à participer au mariage de X. Passons sur l’impropriété choquante du
terme « préciser » qui aurait signifié qu’il cherchait à rendre plus
clair un préalable. Or, de préalable, il n’y en eût point.
Restons calme et posé, me dis-je,
il a cherché à bien faire, tout va bien du moment qu’il ne s’agit pas de X le
croqueur de graines.
« Attends, attends… X ?
X ? le croqueur de graines ? » demande Patou, devançant mon
doute d’une nanoseconde.
Je vois Jo bomber légèrement le torse et là, je sais que
c’est mal engagé. Je connais sa propension à manifester un aplomb extrême en
plein merdage.
Restons calme et posé, me
redis-je, et mesurons la profondeur dudit merdage. Ce n’est peut-être pas si
abyssal.
Jo nous confirme bien qu’il
s’agit du X en question, et en l’occurrence en réponse.
« Croqueur de graines »
est l’expression qui nous fait désigner un individu en voie d’extrême expansion
qui place au-dessus de tout : l’écologie, le jus d’orange, la vie rurale,
le bio, l’huile de friture, les huiles essentielles, le végétarisme, le rapport
corps/esprit, l’interdépendance de toute chose en ce bas monde, les conditions
de vie extrêmes comme signe indubitable de la supériorité de l’homo ruralus sur l’homo citadus. Il sussure les mots « ethnie » et
« éthique » comme s’il suçait un bonbon Ricola. Je vous dis ça, je
sais bien que je vais me faire tomber dessus comme la misère sur le monde,
surtout en ces temps d’écologiquement correct, mais enfin qui n’a pas bu un
Saint-Joseph 2005, domaine Mucyn sur un pot-au-feu ne connaît pas Dieu. Qui n’a
pas tartiné un os à moëlle en se faisant lisser les cordes vocales par un
Graves est dépourvu de mystique et ne peut prétendre approcher le rapport corps
/ esprit ou l’interdépendance du con de Manon.
Ce que je veux dire, c’est que
quand on a la sensualité d’une clé de 12, on pense d’abord à savoir comment on
va pouvoir se poiler autrement qu’en se coupant un bras.
Jo dit : « c’est en
haute montagne. En Haute-Savoie ».
A l’orée d’un possible repas de
fête au plancton, nous côtoyons tangiblement la fosse des Mariannes.
Le pragmatisme de Patou reprend
le dessus : « Appelle le dealer, pas çui-là, l’autre, on va devoir
partir bien plus chargés que d’habitude ».
08 septembre 2009
Jésus revient
Qu’avons-nous fait depuis le mois
de mai ? Je ne me souviens pas si Jo, Patou et moi, nous sommes employés à
autre chose qu’à la déconnexion mentale, que nous avons cependant pratiquée
avec une rigueur, un sérieux et une détermination qu’on ne retrouve plus guère
que chez le terroriste aéroportuaire.
Ah si, nous avons travaillé.
Patou, notre biologiste en chimie
moléculaire du cerveau, a été nommé chef de labo. Ce qui ne l’empêche pas de
nous tenir toujours régulièrement informés de l’avancement régulier et tranquille, et pour ainsi dire tranquillement régulier,
de notre décrépitude, et de s’y associer pleinement sans qu’il soit besoin de
le menacer.
« Vous avez du blanc sur le
nez » lui aurait dit son supérieur lors de sa nomination.
« Comme le mécanicien a du
cambouis sur les doigts » a-t-il rétorqué, en palpant du bout des siens la
paille en plexi au fond de sa poche.
« Putain, ça va nous faire
un truc à fêter » dis-je, tel le rapace intelligent, à l’annonce de la
nouvelle.
« Y a rien à fêter, on se
met le compte de comme d’habitude » : paroles de Patou le Modeste.
Sur ce, Jo a acquiescé et nous a
immédiatement intimé, en tant qu’avocat, d’appeler le dealer.
Y a des consignes qui n’ont pas
besoin d’être répétées deux fois.
Depuis le chapelet de victoires
au Tribunal que Jo a égrenné dans l’été, on l’écoute encore mieux. Il faut dire
que côté défonce, on s’épaule bien : pas un pour rattraper l’autre. Nos
vies se conjuguent dans la quintessence d’un indicatif présent, mais aussi et
surtout dans la pudeur d’une profonde et farouche amitié (instant kleenex).
Jo avait été mandaté depuis
l’année dernière par d’importantes structures, dont une à l’international, qui
avaient d’importants intérêts à défendre en contrepartie d’importants
honoraires. Il a eu conscience de n’être pas toujours du bon côté de la force,
mais il a cependant gagné procès après procès. A la fin, je ne savais plus si
on se défonçait pour fêter ses victoires ou pour oublier le désarroi de son
addiction au succès.
Donc, double dose.
J’ai pour ma part fait le ping
pong entre deux boulots de merde : encore un truc à oublier. Mais j’ai
repris mes études et obtenu mes diplômes : encore un truc à fêter.
Triple dose.
On en était là, hier soir avec les deux zigues et notre
quintuple dose, in fine. On en était à déblaterer sur la question du rapport au
temps, cette perfusion définitive qui ne te laisse pas une seconde de répit,
lorsque Patou s’est lancé dans un soudain cours de soutien :
« Que diriez-vous, bande de
petits malins, si je vous disais que les amphétamines exercent leur activité
directement sur les neurones adrénergiques et dopaminergiques et que certaines
d'entre elles développent une action préférentielle et presque spécifique sur
les neurones sérotoninergiques, hein, hein ? alors ?
héhéhéhéhéhé » (air insupportablement satisfait d’un Patou visiblement en
délire).
Jo et moi : sérieusement
défoncés, mais absolument consternés.
Je craignais que sous l’effet
désinhibant du cocktail chimique que nous avions préalablement ingurgité, Patou
n’endosse le rôle du paon scientifique au risque de nous péter royalement les
couilles (et dépossédant au passage Jo, à qui ce rôle revient de droit en vertu
de son égo de cathédrale).
Je m’apprêtais donc à lui
balancer mes deux ou trois couplets éculés sur la philologie, histoire de lui égaliser
la roue, mais plus prompt que moi, il poursuivit sur sa lancée :
« Et encore, et encore, mes
chers amis, héhéhé, comment réagirez-vous lorsque je vous parlerai de la
métamphétamine ? », dit-il, satisfait de lui, en extrayant un sachet
de sa poche en jean.
On s’est couché plutôt tard.










