02 octobre 2009
Un peu plus loin
J’émerge à peine des brumes d’hier et mes souvenirs sont encore assez flous, mais en
me levant j’ai buté sur quelques repères : des bâtons d’encens émiettés et
rassemblés en une longue ligne, un arrosoir plein au milieu du salon, un livre
dans le micro-ondes et quelques notes éparpillées. L’une d’elle dit : se
saisir, tout dire au dermato, noter les notes, revoir encyclopédie de l’échec
total, rien dire au psy, lettres de démotivation, Thaïlande, manutention pour
les abonnés à la guigne.
J’ai également retrouvé une
bouteille d’éther, vide. Et merde.
Il faut bien que quelqu’un
raconte tout ça, puisqu’il n’en restera rien au final, pas même un souvenir.
Nous tenons certaines de nos
habitudes de midi en un antre goûtu dans le quartier de Notre Dame du Mont. Il
a depuis, été racheté par une grande enseigne qui prend tout le monde pour un
américain au moment de l’addition, mais dont la table reste toujours
excellente.
C’est là que nous devisions
gaiement, hier midi, en détaillant le petit arsenal que nous avions prévu de
nous lever pour le week-end, histoire de raccourcir le temps qui passe : à
l’ouest rien de nouveau.
Nous écartelions des écrevisses
rouges du désir de se faire décortiquer, en sifflant un
petit-blanc-du-jour-tout-ce-qu’il-y-a-de-plus-correct. Dans notre propension
légendaire à rouler à tombeau ouvert quand la vitesse est limitée à 50, nous
avions clôturé le déjeuner sur 24 quarts de blanc, soit deux litres chacun,
soit une hausse de 19,8 % par rapport à la veille. Innocents de nous-mêmes,
nous l’étions au début du repas. Nous pensions encore, après pourtant tant
d’années d’entraînement intensif à gambader autour du même pâté de maisons, que
nous nous enfilerions sobrement notre unique quart réglementaire avant de retourner
s’astiquer le manche à pognon jusqu’à la fermeture des bureaux (respirez).
A vrai dire, je ne le vois que
maintenant, tout était normal. A un détail près : c’est que nous goûtions
un hachis de tomates qui avait un goût de tomate. Autant dire qu’à la fin du repas,
nous avions le cortex raisonnablement encotonné, d’autant que nous pataugions
sur une terrasse en plein cagnard. On se serait pas cru un 1er octobre,
non, c’était plutôt un printemps qui démarrait bien. Et c’est peut-être dans le
poing de Patou que je foutrais le point de départ de l’histoire.
Pris d’une fausse soudaine
lucidité, un peu comme s’il décidait de quelque chose qui était déjà décidé, il
abattit son poing sur la table et fit trembler la vaisselle. On avait fait plus
discret dans la prise de décision.
« Bon ben moi les gars,
j’vais débourrer », annonça-t-il. Etant entendu qu’on ne peut débourrer
par la force du saint-esprit ou alors seulement s’il est lyophilisé, nous
comprenions que notre café était avancé et que cet arabica-là allait nous
remettre sur pattes jusqu’à l’apéro du soir. Nous commencions donc la fameuse
valse des chiottes, un coup toi, un coup moi, ah la la c’est fou ça vous prend
comme une envie de pisser.
Une heure et demi et deux grammes
plus tard, nous en étions au même point, quoique plus excités et accessoirement
plus en retard.
Jo n’avait prévu, selon ses
dires, que du travail sur dossier, Patou du travail sur le dos des autres, et
moi j’avais prévu de ne rien prévoir.
Patou, chaussé de ses Ray-ban,
souriait au soleil et hochait la tête comme s’il saisissait ce que l’astre
disait. Jo tirait la tronche as usual. Il avait passé l’un de ses bras derrière
le dossier de sa chaise dans une position de détente virile. Je voyais la
fourrure de sa robe d’avocat qui s’échappait des côtés latéraux de sa serviette
en cuir, et d’ici, je la devinais roulée en boule. Je l’avais déjà vu plaidé
avec sa tenue de peluche élimée, froissée comme une boule de papier. J’avais, à
cette occasion, observé la partie
adverse se fendre la poire en le voyant arriver, comme si c’était du tout cuit.
Le hic, c’est que lorsqu’il ouvrait la bouche, t’avais l’impression que c’était
ton père qui te tançait (cf. « la guerre des étoiles ») et tu sentais
le sale quart d’heure se pointer. Sale quart d’heure étant un doux euphémisme car
très rapidement, face à ses mots poignards, plus dégun n’en menait large, sa
ridicule pelure était oubliée et l’adversaire se sentait soudain à l’étroit, et
pour ainsi dire à court, dans sa panoplie Armani.
Mais je m’égare.
Bref, nous voilà t-y pas, non
seulement repus mais rendus gentiment euphoriques par le mélange alcoolococo.
Nous nous retrouvons un peu par
hasard à errer dans les Galeries Lamouyettes, rue saint-fé. Je me dégote au 2ème
Mécaniquement, Patou attrape une
pochette de bâtonnets d’encens et déclare brutalement qu’on a des trucs à
faire.
A la caisse, il y a une queue
monstre. Jo mate le prix de l’encens et décrète que 5 euros c’est le prix d’une
seconde de son salaire et qu’il nous conseille en tant qu’avocat, de sortir
sans payer. Les deux mecs me devancent, en route pour la sortie. On pensait
même pas à voler un machin à 5 euros, on n’en avait rien à foutre, simplement
on avait notre overdose de foule, de cliquettis de caisses enregistreuses, de
mannequins cireux qui étaient bien mieux foutus que moi et il était grand temps
de se barrer. Il ne nous serait pourtant pas venu à l’esprit de laisser le
paquet.
Les mecs sortent du magaz’ et je
les suis de pas loin. Sauf que c’est moi qui tiens l’encens et qu’au moment de
franchir la frontière aseptisée, ça sonne juste assez pour que j’aie
l’impression d’avoir toute la police de Nouillorque sur le paletot. Je stoppe
net. Les vigiles arrivent avec l’air satisfait d’avoir chopé Mesrine. J’invente
dare-dare une histoire à dormir debout qui tient droit, du genre je suis
rentrée avec cette pochette d’encens achetée il y a 2 jours, pourquoi ça sonne
pas quand je rentre et pourquoi ça hurle quand je sors. Tout cela prononcé avec
la douceur et la délicatesse de quelqu’un qui t’annonce que t’as le cancer. Les
vigiles hésitent, ils me croient, mais sont obligés d’aller vérifier par
rapport aux stocks (dixit). Ai-je le temps ? Je veux juste mettre fin à
l’épisode, les pieds nickelés m’attendent dehors, d’ailleurs où sont-ils.
« Non, messieurs, je n’ai
pas le temps, je dois aller travailler. Je ne vais pas m’acharner pour 5 euros,
mais laissez moi vos noms et mon ami viendra récupérer lui-même ce
paquet ». Les inspectocs me laissent leurs noms, celui de leur
responsable. Je note. Puis, drapée dans la normalité de l’employé de banque
moyen, je sors en lisant ma note moyenne en faisant mine de passer un coup de
fil moyen. J’ai pas fait deux pas hors du magasin que l’alarme retentit : le
vigile me rattrape avec l’encens, qu’il me tend: « madame, madame
(enfoiré, va), c’est bon, il n’y a aucun problème » dit-il en déscotchant
l’antivol devant moi et en me remettant le paquet susdécrit.
Je raconte l’anecdote à la moitié
des daltons et nous rions encore et toujours, à l’infini, du pouvoir de
l’apparence.
Il n’en faut pas plus à Patou
pour se sentir en veine : « passons chez moi, j’ai quelque chose à
vous montrer ».
Il était au bas mot aux environs
de 18 heures quand nous sommes arrivés à l’appart de Patou. Ça faisait une
éternité que j’avais pas pointé mes miches ici, vu qu’on se ramassait toujours
chez moi : y a plus d’espace, on s’estampille moins la gueule. Jo regarde
Patou en lui montrant l’heure à son poignet. Message subliminal indiquant qu’il
est, pour l’ensemble des protagonistes, l’heure de l’apéro.
Patou érige alors au milieu du
salon un index solitaire et affirmé, celui qui dit : attention
mesdames et messieurs dans un instant, on va commencer, installez-vous dans
votre fauteuil bien gentiment (michel fugain).
- Mes chers amis, nous nous connaissons depuis
suffisamment longtemps. Nous avons, ensemble, exploré des contrées dont peu
reviennent indemnes.
Putain, Patou nous la rejoue lyrique.
Pour sûr, on n’a pas encore vu l’ombre d’un apéricube.
- J’ai soif, lance le gosier de Jo.
- Je vais étancher votre soif d’aujourd’hui et au moins
jusqu’à demain matin.
- Je suis ton avocat et si tu as des informations sur le
type de liquide qui va me mettre au sec, je te conseille de te livrer dès
maintenant, quatre, trois, deux, un, partez.
Sans se démonter, Patou annonce,
presque hilare :
- saviez-vous qu’il existe un radical monovalent composé
d’hydrogène et de carbone ? hein ? non mais je vous la pose la
question, le saviez-vous ?
Ça y est, on y est. Patou va nous
sortir les trésors du labo des Caraïbes. J’en prends pour trois jours dans les
dents, et je ne vais pas pouvoir dire non. Sainte-Merde, exorcisez-moi !
Indémontable, l’autre
continue :
- ce radical s’appelle un amyle. C’est beau non ?
c’est comme un ami… Mais surtout le nitrite d'isoamyle (dont la formule brute
isomérique doit être, sauf erreur, C5H11NO2) est un alcaloïde, utilisé comme
médicament et comme drogue, genre poppers… non mais attendez voir, attendez…je
sais de source sûre que si on se gave suffisamment d’amyles, on peut rester
réveillés après l’éther, bon ça n’empêche pas les spasmes et les coulées de
bave, mais au moins on peut TENIR !
Pourquoi là où n’importe qui
de sensé se lèverait en refusant d'en entendre plus, nous étions, Jo
et moi, entrain d’examiner sérieusement la situation ? Pourquoi ?
L’éther est une chose vraiment
inquiétante. Rien de plus irresponsable, de plus désemparé, de plus dépravé que
quelqu’un qui est dans l’éther jusqu’aux mirettes. On avait goûté à tout le
reste, et ma foi, l’heure était venue de se renifler peut-être un bon coup
d’éther.
Commentaires
les amyles de nos amis sont nos ennemies
non c'est pour les vieilles, ça sent l'hôpital
sauf
l'éther naturel : la fermentation de certains cépages transformerait une partie des sucres en éthers psychotropes plutôt qu'en alcool banal. J'ai déjà bu du jacquez vinifié en mono-cépage, je sais pas s'il contenait des amyles mais le résultat était sympathique. Il faut bien sûr avoir le vin gai à la base q:)
http://www.vigneantan.com/fr/index.htm
A Saoulfifre
ça me fait beaucoup de plaisir de te lire, c'est un peu comme de retrouver quelqu'un qu'on connaît à peine...:-) merci beaucoup pour ces informations vitales qui me laissent du coup un peu sur ma faim, car ce que tu décris me paraît bien plus alléchant que mon éther d'hôpital.
ps : j'ai le vin très très très gai.








